jeudi 29 décembre 2011

Le temps dresse un port très doux

Swynnerton: Cupidon et Psyché.


Je hais les arbres creux, le bois tordu me navre,
A bas les rameaux secs pleins de bourgeons morts nés,
Les lignes effacées des feuilles écornées,
Où donc est le verger plus paisible qu' un hâvre?

Le freluquet m' ennuie, le séducteur déprave,
Le glaive émasculé dont ils se croient armés
N'a rien du puissant muscle dont je suis charmée,
Où se cachent les fruits gardés par l' homme brave?

Les mots brisés en sons se perdent en palabres,
L' écho renvoie sans fin tant de balles perdues,
Toutes les faussetés sur les lèvres mordues,
Où sont les vérités plus tranchantes qu' un sabre?

Notre terre mourante qui n' es pas aux cieux,
De déserts silencieux en cités qu' on délabre,
Entre voûte muette et océans de marbre,
Où donc est le sauveur de tes cercles vicieux?

Ce cri m' a tant hantée aux longues agonies,
Mais où donc étais-tu? Vois comme mon corps tremble!
J' attendais en moins grand quelqu' un qui te ressemble:
L' origine et la fin, entre deux, l' harmonie.


dimanche 18 décembre 2011

rhume métaphysique

Jean Delville: la mort d' Orphée.



Pauvre enveloppe en ruine , ah tu as bonne mine!
Où est donc l' élégance des tenues de bal?
Où est ton arrogance du danser tribal?
Te voilà amollie d' un mal qui te lamine.

Mon corps si vulnérable, mon corps affaibli,
Ma loque liquéfiée je te garde en tutelle,
Mon esprit terrifié de te savoir mortelle
Voudrait précipiter l' instant du grand oubli.

Le poison radical...le venin vipérin,
Comme un songe létal insinué aux veines,
Je serais ma Lucrèce d' un soir sacrée reine,
Nouvelle Cléopâtre au bracelet d' airain.

Le stylet sanguinaire aux stries, ces mille routes,
Sculpterait en ma peau,mystérieux parchemin,
Vers un ailleurs confus son ultime chemin,
Pénétrant les artères bruissant sous la croute.

Quand le jour élimé meurt de mélancolie,
Chantonnant ma romance aux fleurs se dévêtant,
Je me fondrais dans l' eau troublée d' un vaste étang,
Ophélie funambule, au fil de la folie.

Ou pyromane hagard, pour effacer mes traces,
J' immolerais mon être asservi au Horla,
Telle Rome ébahie quand le feu déferla,
Empereurs décadents je suis de votre race!

La corde du pendu ferait un beau collier,
Poète suffoquant en une rue obscure,
Aspirant à la paix que ce lien te procure,
Vile déshéritée, de tout souffle spoliée.

Confiance mon enfant, ton voeu s' exaucera,
Entre les maladies, le mauvais vin, l' angoisse,
Tous les tourments du temps plus collants que la poisse,
Sotte humaine, ta mort? La vie s' en chargera.

jeudi 15 décembre 2011

Ceux qui sont nés du Verbe , de la chair et du sang

Gustave Moreau apparition

"Mais quant à tous ceux qui l’ont reçu, Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom,
Qui non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu sont nés." prologue de l' Evangile selon Saint Jean, traduction de Crampon.


Le doigt manichéen du pâle évangéliste
Montre comme coupables les hommes de sang,
Mais le spirituel qui jamais ne ressent
Les affres de la chair est sur la bonne liste.

Si ma bouche et ma main à ta peau communient,
Ma langue serait donc inapte à la prière,
Mes muqueuses brûlant comme une soufrière
Priveraient de l' onction mon âme démunie.

Pourtant quand tu tournoies, héraut de mon arène,
Offrant l' apothéose à ta dame pâmée,
Quand de tes sécrétions mes tripes affamées
Nécrosent ma cervelle comme une gangrène,

Quand tu me crucifies toute gorgée de fiel,
L'aube crépusculaire en traînées nébuleuses,
Céleste Salomé aux danses fabuleuses,
Déchire tous les voiles que revêt le ciel.


jeudi 1 décembre 2011

le prix à payer

Blake: Caïn


Si quelque alchimiste me rendait la mémoire,
Pour séparer le vrai de la douce illusion,
Pour ordonner le chaos de mes confusions,
Restaurant les ratures d' un jaune grimoire;

Si quelque sorcière savait la magie
Capable d' assainir le mal des âmes folles,
Emmêlées aux méandres du temps qui s' affole,
Tissant les lendemains du passé assagi;

Si quelque déité m' accordait la victoire,
Sur l' oppressante peur de perdre un peu du sang
Nourrissant mes amours, moi vampire suçant
Les goulées de gaieté de mon échappatoire,

Si un Messie mécène assurait mon salut,
Donnant un sens enfin à de fades souffrances,
Traçant l' itinéraire d'insensées errances
Qui au Livre de Vie n' ont jamais rien valu;

Quand bien même j' aurais le pardon de l' archange,
J' entendrais les reproches de l' inquisiteur,
Réclamant le tribut de mon sort débiteur,
Qui ne connaît de trêve dans aucun échange.